À l’occasion des résultats trimestriels de Sony publiés le 1er février 2019, le directeur financier de la société, Hiroki Totoki, déclarait que "le Cloud ne rendra pas les consoles obsolètes dans les cinq années à venir". Selon lui, cela prendra "beaucoup plus de temps". Même si le streaming n’est pas encore prêt à remplacer les circuits des machines, il peut être la source de revenus supplémentaires importants. Le groupe japonais le sait bien, lui qui a investi dès 2012 dans le Cloud Gaming en rachetant Gaikai à hauteur de 380 millions de dollars afin de lancer son PlayStation Now, dont les revenus dépasseraient aujourd’hui ceux de l’EA Access et du Xbox Game Pass réunis. La guerre du Nuage se prépare aussi, et surtout, chez les géants du web. Les GAFAM espèrent mettre la main sur deux milliards de joueurs, comme l’estime Microsoft, en mettant en place des services permettant aux abonnés de jouer à n’importe quoi, n’importe où, et sur n’importe quel périphérique. Face aux réticences du côté des joueurs et aux nombreux défis techniques, devons-nous penser que le ciel leur est tombé sur la tête ?

Le cycle de l’eau

La dernière fois que nous avions parlé des GAFAM (acronyme désignant Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), c’était à l’occasion de l’abrogation de la neutralité du Net votée aux Etats-Unis. Les géants de la Silicon Valley ne souhaitent pas un Internet à plusieurs vitesses, et pour cause : ils espèrent prochainement proposer des services plus que jamais liés à la qualité des infrastructures. Bien que ces sociétés disposent de secteurs d’activité suffisamment différents pour ne pas être en concurrence directe à chaque solution ou produit proposé, elles semblent converger vers un terrain où elles devraient quasiment toutes s’affronter : le Cloud Gaming. Après la musique et la vidéo, les géants du Net sont persuadés que la révolution du streaming va toucher le monde du jeu vidéo. L’objectif ? Mettre en place le Netflix du Gaming selon les propos de Satya Nadella (Microsoft). Sur le papier, le Cloud Gaming donne accès à n’importe quel jeu sur n’importe quel type de périphérique, puisque la configuration de l’appareil n’est pas importante tant que ce dernier est relié à une bonne connexion Internet. Le soft tourne en fait sur de puissants ordinateurs branchés à distance, et l’utilisateur reçoit le flux audio/vidéo sur sa machine grâce à Internet.

Malgré l’intérêt relativement récent des GAFAM pour cette proposition, le Cloud Gaming n’est pas une nouveauté. Blade apporta en 2016 des "PC Shadow", à savoir des ordinateurs accessibles dans le Cloud permettant de s’amuser à des jeux ou d’utiliser des logiciels sans avoir à se soucier de la configuration vidéo de son périphérique. Auparavant, Sony sortit son service PlayStation Now donnant accès à des jeux PlayStation de différentes générations, tandis que GeForce se lança en 2015 dans l’aventure Cloud avec sa solution GeForce Now. Microsoft montra son intérêt envers cette technologie dès 2013 en streamant Halo 4 sur un smartphone, non sans input lag. "Les GAFAM sont prudents quand ils lancent un nouveau service, surtout s’il peut affecter leur business existant" nous explique Christophe Henner, directeur des opérations chez Blade (Shadow). "Ils sont aussi désormais très frileux avant de le lancer massivement et privilégient les alphas, betas etc... Les épisodes OnLive, Gaikai ou l’annonce de la connexion permanente sur la Xbox One ont laissé des traces ! Enfin, c’est un sujet très complexe technologiquement qui demande de gros efforts d’ingénierie avant d’avoir une technologie stable".

À cause d’une zone de disponibilité restreinte ou d'un public par forcément équipé de la fibre, la technologie est jusque-là restée plutôt confidentielle. Les craintes d’un input lag trop prononcé en plus d’artefacts visuels liés à une connexion de piètre qualité empêche encore les joueurs de se lancer dans l’aventure du Cloud Gaming. "Pendant des années en effet, les services existaient mais n’étaient pas au niveau de qualité attendu par les utilisateurs" déclare le directeur des opérations de Shadow. "Mais nous arrivons désormais à proposer une expérience de jeu de très bonne qualité, sans latence, à partir de 15mb/s" ajoute-t-il. Bien que les sociétés concernées communiquent peu sur leurs chiffres, les informations que nous avons collectées semblent indiquer que les utilisateurs sont de plus en plus nombreux à s'intéresser à ce type de service. Du côté du PlayStation Now, Superdata estimait en novembre 2018 que le service avait rapporté 143 millions de dollars à Sony en un trimestre. Contactées par nos soins, les sociétés NVIDIA et Sony n’ont pas souhaité communiquer sur le nombre d’abonnés à leur service. Shadow a répondu que la société disposait de 65 000 utilisateurs, et que le nombre de clients aurait triplé en deux mois entre fin octobre et fin décembre.

Des GAFAM au Nuage

L’année 2018 a permis aux géants du web de communiquer leur intérêt à propos du Cloud Gaming. Google a tout d’abord annoncé son Project Stream, une solution permettant de s’amuser aux derniers AAA directement sur une fenêtre du navigateur Chrome, sans configuration fastidieuse au préalable. La bêta donnant accès à Assassin's Creed Odyssey y a convaincu de nombreux utilisateurs. Apple devrait se lancer prochainement dans la course au nuage. Selon plusieurs sources, la firme à la pomme croquée voudrait sa part du gâteau sur le marché du Cloud Gaming et serait en train de rencontrer différents développeurs en vue d’une disponibilité sur leur futur service. Ces rumeurs corroborent nos propres sources sur le sujet. Dans ce fameux acronyme GAFAM, seul le "F" de Facebook reste pour le moment muet, puisque le géant se concentre sur le Live Streaming afin de concurrencer Twitch et Youtube.

Nos confrères de The Information l’assurent : Amazon serait en train de préparer sa solution de jeux vidéo en streaming pour 2020. Il faut reconnaître que les offres d’emploi à destination d’ingénieurs orientés "Cloud Games" ne laissent que peu de doutes quant aux plans des créateurs de la Fire TV. Enfin, Microsoft lancera en 2020 son projet xCloud qui permettra de jouer à ses jeux Xbox sur n’importe quel périphérique (smartphone, tablette, console de jeux) connecté à Internet. La concurrence s’annonce décidément rude, puisque LiquidSky et Blacknut espèrent également se faire un nom sur ce marché qui vise les étoiles. Tout comme Electronic Arts qui annonçait le 29 octobre 2018 développer sa propre solution Cloud avec le Projet Atlas, sur lequel "plus de 1000 personnes" seraient en train de travailler.

Bien que le Cloud Gaming soit disponible depuis quelques années sur de nombreux marchés, les GAFAM semblent enfin enclins à s’agripper à la perche du "jouer partout et immédiatement". Pourquoi maintenant ? Parce que la technologie va délivrer de bons résultats à un plus grand nombre d’utilisateurs. D’après les dernières estimations, la 5G devrait arriver en 2020, assurant un streaming confortable même sur mobile. Ils sont là les deux milliards de joueurs cités par Microsoft : sur smartphone, sur tablette, et sur tous les périphériques donnant accès au Cloud (la Switch ?). Du point de vue des acteurs du secteur, tout le monde doit avoir accès facilement aux jeux vidéo, et l’achat d’une console ou d’un PC orienté gaming est une première barrière potentielle. "On est au début du marché, mais il est enfin prêt" estime Christophe Henner. "Bien sûr il y aura toujours des joueurs qui resteront très attachés à la machine et au matériel mais aujourd’hui la majorité des joueurs PC tourne sur des PC à moins de 800€ et moins de 3% de ces joueurs possèdent une carte xx80 ou mieux" conclut le directeur des opérations de Shadow.

Une fois la technologie prête, il faudra observer le prix que ces géants appliqueront par l’intermédiaire d’un abonnement ou via un autre type de business model. Aujourd’hui, les offres des principaux acteurs oscillent généralement entre la dizaine et la trentaine d’euros par mois. LiquidSky permet quant à lui d’utiliser le service gratuitement pendant quelques heures contre le visionnage de quelques publicités, exactement comme avec Spotify. Le nerf de la guerre n’est plus simplement à la microtransaction, mais à l’abonnement et aux heures passées sur un service. Lorsqu’un utilisateur joue à un titre immédiatement accessible en streaming, il ne regarde pas la télévision, il n’est pas sur Netflix, il ne passe pas du temps sur Twitch. Les grandes entreprises du Net veulent évidemment votre argent, mais aussi votre temps.

Le streaming a révolutionné notre façon de consommer la musique et les films. Peut-il en être de même avec le jeu vidéo ? Les GAFAM promettent dès aujourd’hui un Cloud Gaming au moins à la hauteur de leurs lourds investissements. Sous condition d’un input lag imperceptible, d’une excellente fidélité technique et d’un prix d’entrée raisonnable, cette technologie pourrait convertir même le plus véhément des réfractaires. Le défi est bien là, mais les entreprises qui font Internet vont mettre le paquet pour rendre notre loisir aussi immédiat qu’un film Netflix. Si la multiplicité des propositions devrait permettre un positionnement tarifaire intéressant, elle pourrait également redistribuer drastiquement les cartes de la disponibilité des jeux sur les supports classiques. Avec un Electronic Arts se lançant sur le Cloud, l’éditeur pourrait à l’avenir se passer des versions téléchargeables sur consoles afin de forcer l’adhésion à son service, et ainsi éviter de verser une contrepartie financière aux différents constructeurs. Yes, it cloud happen.

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